1923-06-24 Mariage Claude et Agnès - Allocution du curé
Allocution prononcée au mariage
de Monsieur Claude Saint-Léger
et de Mademoiselle Agnès Wattinne
en l'église de Pecq, le 25 Juin 1923
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Ma chère Agnès, Mon cher Claude,
Devant l'autel, vous venez de vous faire l'un à l'autre une promesse qui a engagé toute votre vie.- Depuis longtemps vous pensiez à ce moment. Avant même de vous connaître, vous aviez songé souvent, j'en suis sur, à cet engagement, définitif et très doux. Vous rêviez au caractère, aux qualités, que vous voudriez trouver dans votre futur conjoint. Vous vous efforciez surtout de vous mieux former vous-même, d'acquérir plus de valeur personnelle, afin de pouvoir donner davantage à celui, à celle, auquel vous vous attacheriez pour toute la vie. C'est cette idée là qui vous soutenait, qui vous donnait des forces et de l'ardeur dans les moments difficiles.
En vous libérant au péril de votre vie de l'emprise de l'ennemi, pour venir servir la France, mon cher Claude, vous vouliez vous donner à vous-même la satisfaction de remplir plus qu'un devoir; vous vouliez trouver l'occasion de prouver surabondamment votre patriotisme; et vous saviez que cela vous grandirait aux yeux de celle que vous épouseriez un jour.
En glanant, en France et à l'étranger, ma chère Agnès, tout ce que vous pouviez recueillir de science et d'art, en élargissant vos idées, vos points de vue, par la connaissance d'attitudes, de méthodes, de civilisations, différentes de celles de votre pays natal, en couronnant votre instruction par un séjour dans cette Rome, non seulement ville d'art, mais ville des martyrs et foyer du christianisme, vous vouliez préparer à votre futur époux une compagne mieux formée, plus capable de lui être utile et agréable en toutes choses, plus profondément chrétienne.
Ainsi chacun d'entre vous, de son côté, tâchait de se grandir pour l'autre, pour cette image, encore imprécise, du fiancé, de la fiancée future.
Et puis, vous vous êtes connus. Vous avez pu préciser cette image, lui donner un nom. Vous avez envisagé comme toute proche la perspective du mariage.- Vous avez réfléchi.- Vous saviez l'importance de l'engagement que vous alliez prendre; vous ne vouliez point le prendre à la légère.- Vous vous êtes demandé d'abord si votre fiancé était bien celui ou celle qui pût vous convenir, et avec qui vous pussiez marcher sans crainte vers l'avenir; et sur ce point vous n'avez pas hésité longtemps, j'en suis sur.
Vous avez réfléchi surtout sur la gravité des obligations que vous alliez contracter. Ce n'était point, certes, pour vous en effrayer, ou pour que vous parût moins douce votre union: car vous n'êtes point de ceux qui ont peur du devoir ou que l'effort attriste. C'était pour pouvoir vous donner plus pleinement l'un à l'autre, en plus parfaite connaissance du don que vous offriez et que vous receviez, de la grandeur du contrat que vous concluiez, de l'inviolabilité du consentement que vous donniez.
Et maintenant, vous voilà devant le Tabernacle. C'est sous le regard du Christ que s'est scellée votre union. C'est à lui que vous allez demander la force d'être fidèle, toujours et pleinement, à toute votre promesse.
Autour de vous, on prie pour vous. Vos parents, vos amis, qui, si nombreux, sont venus aujourd'hui vous entourer, vous prouveront, pendant cette messe, leur sympathie par la prière. Ils demanderont que jamais ne se flétrisse la fleur de votre amour chrétien. Ils demanderont que l'épreuve soit éloignée toujours de votre foyer. Ils demanderont que votre postérité soit nombreuse, bonne, chrétienne.- Oh! le bel essaims de Pater et d'Ave et de prières a d'âme qui va voleter autour de vous durant cette cérémonie, s'en allant vers Dieu des cœurs de ceux qui vous aiment.
Et pendant ce temps vous prierez vous aussi. Enivrés par la joie de votre don mutuel, vous courberez la tête sous la bénédiction divine qui achèvera de vous unir. Vous vous efforcerez de rencontrer le regard du Christ qui cherchera le vôtre, et vous promettrez à Dieu de lui laisser toujours sa place entre vous deux, de le garder toujours en tiers dans votre amour affection réciproque. Quel meilleur gage d'ailleurs de véritable amour que celui-là. On a dit: "Lorsque Dieu n'est pas l'ami commun que chacun des aime le plus, celui que chacun des deux époux aime le plus en réalité, c'est soi-même." Que d'égoïsmes, que d'infidélités s'expliquent par cette absence de l’Ami commun :– Pendant cette première messe à laquelle vous allez assister, mariés, vous promettrez à Dieu de ne jamais le chasser, de ne jamais l’oublier dans votre amour, et vous lui demanderez la grâce d’être toujours dignes de votre titre d’époux chrétiens : titre très beau, titre très doux, titre qui n’est cependant point exempt de charges et de responsabilités.
C’est d’abord l’aide mutuelle que vous vous devrez, le souci mutuel l’un de l’autre. Jusqu’aujourd’hui chacun de vous avait à s’occuper de lui seul ; dès maintenant un de vos plus importants devoirs est de vous occuper toujours l’un de l’autre. Le mariage doit être la mort absolue de tout égoïsme. Non seulement il faut éviter, une fois mariés, ce qu’on a appelé “l’égoïsme à deux” ; mais il faut éviter davantage encore l’égoïsme tout court. Vous saurez, vous, que votre union implique avant tout dévouement, amour qui va jusqu’au sacrifice… inclusivement… “Le véritable amour est celui qui s’oublie.” Vous chercherez avant tout le plaisir de l’autre, et non pas le vôtre, et cela durant toute votre vie. Voilà peut-être une charge du mariage ; voilà aussi sa vraie grandeur ; voilà comment il est digne d’être un sacrement, car c’est une chose sacrée que cet abandon volontaire de sa volonté propre au profit d’un autre. Voilà pourquoi il devait être un sacrement parce qu’il implique des sacrifices, et que le sacrement est la meilleure source de générosité et de force chrétiennes.
Aide mutuelle dans l’épreuve comme dans la joie ; oubli de soi ; lutte contre l’égoïsme : voilà ce qu’implique en premier lieu le titre d’époux chrétiens.
Responsabilité encore que ce titre car il est corrélatif de celui de parents chrétiens;
"Et l'honneur est sublime à qui sait le comprendre
"De recevoir ainsi du Créateur des mondes
"Tant de fruits à bénir, tant d'âmes à lui rendre!"
Point n'est besoin, n'est-ce pas, de faire ici l'apologie de la famille nombreuse. Il vous suffit de regarder autour de vous pour connaître à la fois les devoirs qu'impose un mariage chrétien, et les joies que procure la famille chrétienne. Vous ne serez pas de ceux qui, pour jouir plus facilement de la vie, restreignent volontairement leur descendance, qui, lâchement, égoïstement, ont peur des sacrifices qu'imposent les enfants, qui, pour être eux-mêmes plus heureux ici-bas, compromettent leur bonheur éternel, marchandent à leur patrie des forces précieuses, et surtout privent des bienfaits de la vie de petits êtres qui n'en attendaient que d'eux le don.
Vous avez vu, au contraire, et vous avez senti les forces et les joies que donnent ces nombreuses réunions familiales, ces intimes soirées où parents, frères et soeurs, s'unissent autour d'un piano dont les airs resteront ensuite si profondément ancrés dans les âmes, ces joyeuses parties dans les grands parcs, cette intensité plus grande des joies, partagées qu'elles sont par un plus grand nombre de coeurs, cette consolation plus profonde dans la tristesse parce qu'on trouve autour de soi plus de vraie sympathie et de prière, et ce je ne sais quoi qui, dans les familles nombreuses, rend les enfants ordinairement plus ouverts, plus épanouis, plus francs, plus simples, plus dévoués, plus sérieux, plus chrétiens. Vous avez vu et vous avez senti tout cela, et vous concevez ce qu'il doit y avoir de joie pour des parents à voir se former, grandir, se développer, se viriliser des êtres qui leur doivent tout ce qu'ils sont.
Mais voilà justement une autre responsabilité qui découle encore du titre d'époux chrétiens. Ces enfants que l'on a l'honneur de mettre au monde il les faut élever, les bien élever. Quels soucis, les attentions que cela comporte! Je ne veux pas parler seulement des veilles auprès des berceaux, ou des longues stations au lit d'un malade. Mais ces petites âmes qui s'éveillent, qui sont toutes blanches, tout ingénues, toutes malléables, et toutes désireuses de se développer, il les faut préserver, il les faut "pétrir comme une cire molle", il les faut instruire. Oh sublime devoir des parents, et devoir trop souvent négligé! Pauvres enfants qui reçoivent en abondance la nourriture du corps, mais qui ne reçoivent rien pour leur âme! Pauvres petits que les parents abandonnent à n'importe qui afin de pouvoir plus librement "vivre leur vie", comme si leur vie n'était point tout entière dans ces enfants!
Vous ne serez pas de ces parents coupables. Vous n'encourrez pas l'effroyable responsabilité de la perte de l'âme de vos enfants. Vous serez de ceux qui savent leur donner une éducation sérieuse et chrétienne. Vous aurez le souci qu'ils n'aient toujours sous les yeux que des exemples excellents, exemples de devoir, de loyauté, de piété sérieuse. Vous saurez faire d'eux le centre de votre vie, abandonnant généreusement pour les joies de la famille tous les plaisirs qui ne seraient pas compatibles avec elles; et d'ailleurs "Près de ce bonheur là que d'autres sont frivoles!"
Vous aurez le souci non point seulement du corps, mais encore et surtout de l'âme de vos chers petits. Vous veillerez sur elle comme sur le plus précieux et le plus cher trésor qui vous ait été confié. Cette âme, dès l'enfance, vous la formerez à l'énergie chrétienne; vous saurez lui montrer toujours "Le devoir qui grandit près du plaisir qui lasse";
Vous l'habituerez à chercher dans la religion, dans l'amour de Dieu les raisons de ses efforts et de tous ses actes. Vous ne la confierez jamais qu'à ceux que vous savez devoir s'occuper d'elle.
Et vous ferez ainsi de vos enfants des forts, des vaillants, des chrétiens, des hommes de valeur au point de vue religieux, moral, professionnel, des mères de famille énergiques et sérieuses. Vos paroles, mon cher Claude, leur apprendront comment on sait risquer volontairement sa vie pour le service de la patrie; et vos exemples leur montreront comment on sert son Dieu. Et vos filles sauront se dévouer, donner de leur temps, de leurs forces, pour secourir tous ceux qui souffrent, aider les pauvres, se pencher sur les lits des malades, comme le faisait si bien, ma chère Agnès, votre bonne grand'mère maternelle, dont il me semble voir en ce moment le souriant regard se poser affectueusement sur vous.
Ensemble vous allez demander, nous allons demander, au Bon Dieu ces grâces. Et vous pourrez alors marcher avec confiance vers l'avenir. Vous serez aidés par toutes les prières qui de cette église s'élèveront pour vous vers le ciel durant la messe. Vous serez protégés par ceux de vos parents et amis qui de là-haut assistent à votre union, et surtout - permettez-moi de le dire - par le saint prêtre, mon oncle, dont je ne fais aujourd'hui que tenir la place, qui eut dû bénir votre mariage, comme il avait béni celui de vos parents, ma chère Agnès, mais qui, suivant jusqu'au bout l'exemple de son Maître, sut pour ses frères donner tout son sang, après avoir longtemps donné toutes ses forces. - Vous serez protégés par la Bénédiction Apostolique que le Saint Père a bien voulu vous donner et dont je vous apporte le témoignage, signé de sa main.
Dans la confiance et dans la joie, donnez-vous donc pleinement l'un à l'autre. Cette vie nouvelle qui s'ouvre pour vous doit vous paraître radieuse. "Si Deus pro nobis, quis contra nos?" - "Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous?" - Dieu est avec vous, car il est dans toutes les âmes de bonne volonté, dans toutes les âmes qui sont résolues à rechercher toujours loyalement la route du devoir et à la suivre généreusement. Dieu est avec vous: il veut rester près de vous; il veut que votre foyer augmente le nombre de ces foyers chrétiens, qui font sa joie. - Ne vous écartez pas de lui. Après avoir échangé devant lui vos promesses, continuez à vivre toujours sous son regard, à rester toujours et en tout inviolablement attachés à sa loi; et vous comprendrez alors combien il sait gâter ceux qui lui sont fidèles.
-Pierre Lestienne-